Lorsque je ne suis pas en voyage, soit je prépare le suivant, soit je raconte le précédent...
30 Septembre 2022
J'ai bien dormi. J’ai bien dormi même si je dois t’avouer que je signe de suite pour un combo douche chaude / toilettes en céramique émaillée blanche avec rabattant auto-débraillable. J’ai bien dormi et je m’installe dès le réveil, sans grande originalité, pour le lever du soleil… J’ai bien dormi même s’il ne fait pas bien chaud. Et malgré ma petite laine Damart thermolactyl, je caille des jambes. J’ai bien dormi et je me lève avec de l’impatience dans les yeux, des fourmis dans les gambettes et des papillons dans la tête ! J’ai bien dormi et suis donc prêt à enchaîner avec la nouvelle rando d’anthologie qu’on a couchée sur notre programme du jour. Voilà, tu sais maintenant pourquoi j’ai bien dormi ! C’est parce que je sais qu’aujourd’hui rime avec Coyote Gulch ! Oui, Coyote Gulch, cette randonnée que certains considèrent pompeusement comme la plus belle de tout l’ouest américain ! Oui, oui, de tout l’ouest américain ! Non, mais ils ne se rendent pas bien compte de ce qu’ils avancent, eux ! Excuse mon scepticisme mais ayant déjà un peu usé mes semelles dans cette grande zone qu’on appelle l’ouest américain, je t’avouerai que j’ai du mal à y croire. Ça sent à plein nez l’argument pour attisé la curiosité à la façon accroche commerciale de site de rencontres vantant les mérites de la femme belle, intelligente, mystérieuse et célibataire : « Ancienne miss, dynamique, aventurière, diplômée d'Harvard, fidèle en amour comme en amitié, j'aime les défis et les challenges, le prochain sera de te faire craquer ! » Bon, je dis ça mais couillon de Saint Thomas que je suis, il ne m’en faut pas plus pour me pousser à aller sur place me faire ma propre opinion. Allez, go Pépito !
Pour commencer, on s'enquille dans l’autre sens les quinze derniers kilomètres défoncés de la Hole in the Rock Road agrémentés de ses ornières et trous béants nécessitant un remplissage de grosses pierres façon Tétris pour s’exonérer d’un arrachage en bonne et due forme de la calandre avant de notre Tahoe. A cet effet, petit message personnel à destination de monsieur Chevrolet, concepteur de ce véhicule tout terrain : « Tout d’abord, je tenais sincèrement à vous remercier pour l’esprit ingénieux dont vous avez fait preuve pour concevoir un véhicule tel que le Tahoe à la garde au sol aussi haute. Par contre, pourquoi, vindediou, lui avoir collé une baguette sur la calandre avant qui descend à trois centimètres du sol ? Vous conviendrez aisément, monsieur Chevrolet, avec tout le respect que je vous dois, que cette conception, aussi paradoxale soit-elle, pourrait être assimilée à de la merde, non ? » Bref, sans cette fichue baguette aussi inutile que le H dans Utah, nous n’aurions pas perdu tout ce temps précieux au bagne à casser du caillou ! Heureusement, après avoir parcouru la Fortymile Ridge road sablonneuse, nous parvenons malgré tout sans dommage au parking permettant l’accès à notre dégourdissement de jambes du jour.
Avant de se jeter corps et âmes et appareil-photos dans le fin fond de ce canyon sinueux, nous souhaitons avant ça le toiser de haut depuis un point de vue confidentiel ; point de vue qui nous ajoute pour la petite histoire deux kilomètres d’échauffement au compteur. De suite, je te conseille de ne pas mégotter sur les kilomètres car ce détour vaut clairement le détour ! Je t’en conjure, sois sympa avec toi-même et prends le temps de marcher jusqu’à cette vue sur la confluence entre Coyote Gulch et l’Escalante River ! Ton moi à toi du futur t’en sera éternellement reconnaissant lorsque tu reparcourras tes photos tranquillement installé dans ton canapé !
C’est bon, mon seignor ? Est-ce qu’il est l’or ? L’or de parcourir Coyote Gulch ? Ben non, pardi ! Car si on a le sens aigu de l’observation, ce ne sont pas moins de deux-cents mètres de dénivelé dont un à-pic impressionnant qu’il va falloir dévaler entre le plateau où nous nous trouvons et le fond du canyon où nous sommes censés nous rendre. « Euh, Sullivan, je ne me rappelle plus si je te l’avais mentionné mais as-tu bien pensé à glisser ton parachute dans ton paquetage ? » Heureusement, un gars sorti de nulle part, est tombé un jour sur une étroite faille dans la paroi permettant un accès sans trop de risques. Par contre, contorsion obligatoire ! Et loin de moi l’idée d’être discriminant, mais monsieur le claustrophobe, passe ton chemin ! Idem si ton bide a l’apparence d’un gros burger bien gras, tu n’es pas le bienvenu ici ! Euh… si tu es blonde à forte poitrine, je n’ai aucun doute sur le fait que tu aies les qualités requises pour de nombreuses choses mais là, ça risque aussi de coincer ! Nous concernant, tout d’abord, nous faisons descendre nos sacs dans le vide suspendus à une corde. Puis, nous nous lançons un a un dans cette étroite incision naturelle, la bien nommée Crack in the Wall. Ouf, ça passe pour nous !
Sortis sans encombre de cette épreuve, nous surplombons maintenant une immense dune de sable ocre qu’il va nous falloir descendre jusqu’en bas. Encore une fois, le plan n’est pas exactement celui-ci puisque nous décidons en chemin de contourner par la gauche le pic rocheux qui nous fait face pour tenter de taquiner des yeux Stevens Arch, une arche impressionnante qui nous snobait de loin, tout à l’heure, du haut de notre fameux point de vue. Bien nous en a pris car comme dirait l’autre, l’endroit vaut son pesant de caillasse ! Nous restons là, de longues minutes, contemplant les entrailles de dame nature qui s’offrent à nos yeux et au drone que mon frère s’amuse à piloter, zigzaguant dans cet enchevêtrement minéral.
Nous y sommes ! Ça y est, nous sommes dans le lit de cette rivière serpentant langoureusement dans ce canyon rougeoyant magnifique. Canyon rougeoyant magnifique qui a justement été creusé par cette rivière. Un sacré couple, ces deux-là, car ils se sont parfaitement entendus des millions d’années durant pour nous servir aujourd’hui ce terrain de jeu pour adultes. Par contre, la progression y est lente. En tout cas, plus lente que prévue puisqu’on y observe les stigmates de précédents gros orages ayant charrié boue et troncs d’arbres qui obstruent le passage et nous obligent à couper à travers une dense végétation. Disons-le tout net, ce n’est pas des plus agréable. Après une heure, après deux heures, après trois heures de marche, après quelques chutes d’eau marronnasses, après avoir traversé Coyote bridge, après Black Lagoon, après que le soleil, pudique, se soit caché derrière un rideau de nuages, j’aimerais te dire qu’effectivement, cette randonnée est la plus belle de tout l’ouest américain. Sauf que je ne te le dirai pas. Loin de moi l’idée de te décourager à venir la faire mais disons qu’elle ne figurera pas dans mon top 5 américain. Non, non, n’insiste pas, pas même dans mon top 10 ! A moins que Jacob Hamblin Arch qui marque son dénouement ne me fasse changer d’avis ?
Euuuuuh…, maintenant que mon petit corps d'humain est sous sa coupe, j’ai l’impression que les mots ne sont jamais les mêmes pour exprimer ce qu’est le blues… euh, pardon, pour exprimer ce que je ressens en découvrant ce mastodonte d’alcôve qui défie les lois de l’apesanteur… qui défie les lois de l’entendement… Non mais qu’est-ce que c’est qu’ce truc ? Demandons à mon cerveau s’il a un truc pareil en mémoire… « Rien… Rien… Rien… » En tout cas, mon œil droit vient de me dire qu’il appréciait énormément ! Et mon œil gauche, pas souvent enclin à la nouveauté, vient d’envoyer un signal électrique à mes zygomatiques pour qu’ils affichent un visage heureux… Non, pas trop, j’ai l’air d’un ahuri, là… Voilà qui est mieux… Contrairement à la rando d’accès, le site rejoint directement mon top 3 des meilleurs endroits où j’ai accroché mon hamac ! Dommage que je n’ai pas de hamac…
Imagine un canyon enserré entre deux pans de gradins de roche ocre desquels descend la bronca des spectateurs. Imagine en son sein un espace tellement grand qu’on pourrait y mettre un terrain de football. Imagine maintenant quelques rayons de soleil venant ponctuellement mettre en lumière cette scène comme ne le feraient pas mieux de puissants projecteurs. Cinquante mètres au-dessus de ça, imagine un couvercle géant en granit, comme modelé sur le tour d'un potier, robuste et fragile à la fois, au galbe presque parfait. Imagine, dans cette enceinte, trois joueurs, presque perdus dans cette immensité qui donne le vertige. Imagine cette cathédrale. Imagine ce stade… Peux-tu imaginer tout ça ?... Ouvre les yeux, tu n’imagines plus, tu y es avec nous !
Résumons peu mais résumons bien, tu as compris que cette randonnée ne m’a pas transcendé. Peut-être le fait qu’elle soit passée derrière des sites exceptionnels vus et parcourus ces derniers jours… Peut-être aussi le fait que les orages des semaines précédentes ont transformé et altéré le paysage décrit pourtant par d’autres comme agréable et bucolique… Peut-être, enfin, ce ciel qui s’est malheureusement couvert depuis le début d’après-midi… Mais alors ce bouquet final ! Ce clou du spectacle ! Cette fin en apothéose ! Sans forcer son talent naturel, cette double alcôve justifie à elle seule les efforts consentis. Ce qui est dingue avec cette formation rocheuse, c’est qu’elle ne fait pas réelle de par sa taille. Pourtant, elle l’est. Mais elle est tellement grande, le plafond est tellement haut que ça paraît fou, que ça paraît faux… Mais elle est bien là, devant nos yeux littéralement scotchés. Wahou !
Bon, ce n’est pas le tout mais on a maintenant un retour à la voiture de prévu. Là, soit on se refait le chemin dans l’autre sens, soit on escalade une impressionnante paroi rocheuse abrupte près de Jacob Hamblin Arch qui présente un risque de chute avéré, surtout lorsque la roche n’est pas aussi sèche que les chaussettes de l’archiduchesse. Et vu qu’il pleut maintenant abondamment, nous sommes tous les trois d’accord pour rester raisonnables et décidons donc, à l’unanimité, de… nous lancer dans cette escalade ! Les conditions climatiques, comme dirait un nain jouant au frisbee, ça nous passe au-dessus de la tête !
Alerte mauvaise idée ! Ceci n’est pas un exercice ! L’inclinaison de la pente sur les vingt premiers mètres de dénivelé ne posant aucun problème, nous nous retrouvons rapidement à mi-parcours. C’est à partir de maintenant que les choses se corsent. Outre la pente et la roche lisse qui nous est maintenant proposée, ce sont les semelles de nos Speedcross Salomon qui se mettent en grève de l’adhérence ; la faute à cette pluie qui redouble d’intensité. Même en leur promettant des socquettes neuves si elles acceptent de nouveau de m’obéir, rien à faire, les négociations sont rompues. Le tonnerre claque, les éclairs sont proches, l’eau ruisselle sur la roche et sur nos visages, le piège s’est refermé sur nous, nous sommes bloqués ! Plus moyen de monter. Et gros risque de chute si nous prenons l’initiative de redescendre. Un éternuement de fourmi et c’est la chute ! Heureusement, nous avons plus d’un tour dans notre sac ! Ou plutôt, heureusement, Guillaume a pris ses chaussures d’escalade et une corde dans son sac ! Il se cale sur une excroissance rocheuse, change ses chaussures et le tour est joué : Escalade, corde et nous nous retrouvons rapidement tout en haut ! Remontée de Jacob Hamblin Arch sous un orage dantesque : Check ! Là, maintenant que nous sommes en haut, nous faisons les malins, mais cette remontée fut la mission la plus dangereuse depuis la traversée du Mordor par Frodon Sacquet ! N’étant pas dans GTA 5, nous n’avons qu’une vie. Je te demanderai donc de t’abstenir d’emprunter cet itinéraire par temps de pluie, parole de scout !
Le retour à la voiture est aussi réjouissant qu’une balade à dos de Zemmour en Seine-Saint-Denis. C’est long, c’est monotone et c’est surtout très très mouillé ! Si bien que, sans mauvais jeu de mot, notre coucher de soleil prévu à Sunset Arch pour ce soir tombe à l’eau ! Le reste n’est alors qu’anecdotique : Piste, camping à Escalante, burger au Circle D, cure de Dr Pepper, douche chaude et au lit pour recharger les accus en vue de la journée de demain. De toute façon, demain est une autre aventure…