Lorsque je ne suis pas en voyage, soit je prépare le suivant, soit je raconte le précédent...
29 Septembre 2022
J’aime ces moments-là. On est là, tous ensemble, les ballons sur le sol, les regards qui se croisent. C’est toujours les mêmes gestes. D’abord la jambe gauche… Toujours… Chaussettes, chaussures,… Puis la jambe droite. Et puis une gorgée de Volvic. Toujours… Bon, là, c’est un peu romancé même s’il y a quand même une part de vrai là-dedans. D’abord, regarder le soleil se lever, reconnaissant, après être sorti de la tente… Toujours… Petit-déjeuner rapide, brossage de dents expéditif,… Puis le rangement du campement… Et puis une gorgée de Volvic. Toujours… Autant de préparatifs et de concentration sont indéniablement nécessaires, surtout lorsqu’on connait le nom de la grosse rando de la mort du jour. Allez, ne badinons pas avec les mots : Peut-être même pourrait-on dire « notre gros challenge du séjour » dont le départ est planifié en ce tout début d’après-midi, tout là-bas, au bout de la longue piste du Hole-in-the-Rock qui part d’Escalante. Toi, la groupie de l’ouest américain, tu sais bien évidemment de quel spot d’anthologie il s’agit, n’est-ce pas ?... Autorise-moi toutefois à conserver un simulacre de suspense pour les néophytes en ne dévoilant seulement son identité que dans quelques heures. Car présentement, il nous faut occuper notre matinée et accessoirement nous chauffer les molets. Pique nique douille, c’est toi l’andouille ! Après une étude de marché, les quelques heures à venir seront consacrées à la randonnée permettant l’accès à Broken Bow Arch, une énorme arche naturelle de grès rouge ! En quelque sorte, ce sera notre Disney Village avant de pouvoir accéder à Disneyland. Officiellement, cette mise en bouche ne devrait pas nous émouvoir plus que de raison. Officieusement, c’est ce que nous allons vérifier sur place dès maintenant ; nonobstant pas de nous être enquillés une heure trente de piste longiligne, poussiéreuse et insipide en la personne de cette Hole-in-the-Rock Road.
« Allez, Sullivan, laisse Morphée tranquille, il est l’heure de s’y mettre ! » Déjà, la marche d’approche donne le ton. Nous passons à proximité d’un hoodoo à la forme originale, le très distingué Mortarboard Rock. Après ça et une descente dans le sable mou qui ne présage rien de bon pour le retour, c’est scolairement que nous suivons un canyon onduleusement creusé par la Willow Gulch et qui devrait nous mener jusqu’à l’arche. Après une demi-heure de marche et près de trois kilomètres, après avoir esquiver le cours d’eau trente-cinq fois pour garder nos petits petons au sec, après quarante-douze virages au détour desquels nous avons espérer découvrir notre but ultime, nous y voilà, enfin, face à ce colosse de grès rouge de trente mètres de haut et vingt-huit de large. Soyons honnête, elle en impose grave ! Broken Bow Arch vaut au final largement mieux qu’une simple étape pour combler un trou dans un planning. Arches National Park aimerait même à coup sûr la compter dans ses rangs !
La petite anecdote qui ne coûte pas bien cher et qui permet d’allier culture et contemplation, c’est que cette arche doit son nom à un prof du coin ayant découvert les reliques d’un arc indien cassé juste en dessous dans les années trente. Broken, cassé… Bow, arc… Voilà, en plus de découvrir des merveilles de la nature, tu apprends ici de nouveaux mots en anglais… Ce qui fait qu’on ne considère pas une seconde avoir perdu notre temps avec cette petite mise en bouche avant le plat de résistance bien grassouillet que le serveur va maintenant nous amener.
Ladies and gentlemen, ce plat de résistance, je t’annonce qu’il porte le petit nom de Reflection Canyon ! Encore un joyau méconnu de l’ouest américain. Un de plus… Méconnu, finalement, peut-être pas tant que ça puisqu’une photo publicitaire vantant les nouveaux écrans Retina du MacBook Pro en 2012 l’a fait connaître du grand public. Tu me diras, après avoir vu mes photos, si ça te parle… En tout cas, que tu connaisses ou pas, tu vas en chier des ronds de pelle si tu veux y aller. Car comme dit plus haut, on se prépare pour une des randos les plus ardues du séjour. En tout cas, c’est la réputation sulfureuse qu’elle a sur le papier… Abandons, avaries, syncopes, épuisement, malaise, renoncement,… Voilà un florilège de quelques mots que j’ai déjà lus dans les racontards d’autres voyageurs venus tentés l’expérience avant nous. Nous sommes prévenus, Reflection Canyon se mérite. Reflection Canyon se respecte. Reflection Canyon se prépare. Sans ça, c’est comme si R2D2 s’attaquait à Dark Vador, et que nous, nous étions R2D2… Bref… Officiellement, la rando consomme onze heures de marche pour environ vingt-huit kilomètres parcourus. Tout ça pour un simple point de vue car la rando en elle-même ne présente apparemment pas vraiment d’intérêt. « Vous êtes des mazos ! Onze heures de marche pour un simple point de vue ??? » Eh bien justement, « simple » n’est pas le terme approprié mais je n’en dis pas plus, je te laisserai seul juge tout à l’heure...
Bon, le chemin qui y mène est effectivement loin d'être un joli ruban d'asphalte. Car après avoir parcouru les quinze derniers kilomètres de piste complétement défoncés, après avoir garé notre monture au trailhead vers midi, après avoir avalé glucides et protéines, nous nous lançons dans la première partie du trail considérée comme la plus compliquée. Il s’agit en effet ici de trouver son chemin, nécessitant de traverser de multiples petits canyons. Un peu d’exploration dans Google Earth avant de partir, la Navajo Mountain à l’horizon en guise de lumière du phare d'Alexandrie qui fait naufrager les papillons de ma jeunesse, une trace sur le GPS que Guillaume suit assidument, et même s’il est loin, s’il est long ton chemin papa, impossible ici de se perdre. Après avoir bifurqués à droite tout au bout de la chaîne montagneuse, arrive alors la seconde partie de la rando. Celle-là même qui nous permettra d’accéder au Saint-Graal. Celle-là même qui est exclusivement constituée de slickrock. Celle-là même qui nécessite impérativement un guidage au GPS, même pour les jeunes pousses de Mike Horn… D’ailleurs, maintenant qu’on s’est lancé dans cette expédition, on comprend parfaitement pourquoi Reflection Canyon a su préserver son relatif anonymat au fil du temps. Les bus déversant leurs flots envahissants de chinois ne sont pas prêts de pouvoir s'en approcher… On marche, c’est long, on boit, c’est long, on appréhende… « Reflection Canyon… Dans quelques minutes, je vais enfin voir Reflection Canyon… » Je me murmure ces quelques mots tout en m’apprêtant à dégainer mon appareil-photo comme si je n’allais pouvoir l’immortaliser que durant quelques secondes…, comme s’il risquait de s’évanouir devant moi après un simple coup d’œil…, comme si le soleil n’allait l’éclairer que quelques instants éphémères,
Et ce qui devait indéniablement arriver arrive enfin ! On a survécu à la coupe mulet, on a survécu aux Boys Bands, on a survécu au coup de boule de Zidane sur Materrazzi, et c’est officiel, on a survécu à l’aller de la rando pour accéder à Reflection Canyon ! « Alors, combien ?... Oh ! Hé ! Combien ?... Deux heures trente ? La vache ! Et on n’a pas forcé ! On va les piler, demain, au critérium ! On a une pêche !!! » Bon, oui, ok. Pour faire deux heures et demie là où on avait lu qu’il en fallait plus de cinq, j’avoue qu’on a notre petit truc en plûmes à nous : La clé du succès, rien de plus simple ! Il suffit, comme nous, de courir sur une bonne partie du parcours ! « C’est des malades !... C’est des malades !... »
« Et sinon, ce point de vue ? » Ben rassure-toi, il est là, devant nous ! Il est là, rien que pour nos six yeux ! Toi, comme depuis le début de notre trip, tu t’attends à une effusion de superlatifs de ma part, hein ? Désolé, mais pour ce coup-ci, je passe mon tour. Car pour la première fois du voyage, une tache d’huile vient pourrir le tableau de maître que l’on a face à nous. Nous savions que le niveau du lac Powell était bas mais nous espérions que cela n’ait pas trop d’impact sur le panorama sur Reflection Canyon. Il n’en est rien. Le niveau est très… trop bas pour profiter du site comme nous l’espérions… « Reviens, gamin, c’était pour rire ! » Pour rire… pas tant que ça.
A vrai dire, pour te livrer tous les détails techniques qui étayeront mes dires, nous sommes arrivés sur le canyon par le côté. Déception. Pas un bon angle. Trop grossier à mon goût. Nous longeons le canyon pour aller le contempler depuis son arrière-train. Nouvelle déception. Tous ces efforts conssentis pour revenir l’appareil-photos entre les jambes ?... Ne nous reste plus que la vue officielle depuis l’autre côté comme seule chance d’émeveillement... Ouf ! L’honneur est sauf ! Les kilomètres parcourus à la sueur de nos jambes sont enfin rentabilisés. Malgré le niveau bas de l’eau, on savoure enfin le paysage. On savoure le moment. Comment ? Tu te demandes s’il n’est pas possible d’accéder à l’eau pour éventuellement se baigner dans cet endroit mythique ? Imagine la scène... Bon, ne rêve pas trop… Sache que j’ai cherché, j’ai scruté … mais non, accès impossible, défense d’entrer ! On signe donc simplement un CDI avec l’endroit en se posant sans rien faire d’autre que de contempler le paysage en attendant le coucher du soleil. Et en une heure, l’affaire est pliée, nous sommes comblés !
Du coup, que faire lorsqu’on se trouve à treize kilomètres de la voiture alors que la nuit commence à botter le cul au jour ? Là où la plupart des vadrouilleurs s’octroieraient une cure de désintoxication à la marche en campant ici pour remplir la jauge d’énergie jusqu’à ras-bord, nous avons pour notre part décidé à l’unanimité de faire l’aller-retour dans l’après-midi. « Trop tard, les gars ! Tu viens bien de dire que le soleil venait de se coucher, non ? » Ben oui, Maurice pousse le bouchon un peu plus loin puisque ce retour se fera de nuit en courant à la frontale. « C’est des malades !... C’est des malades !...
« Non, mais Franck, c’est pas des vacances, ça…
- Qui t’a dit qu’on partait en vacances ? »
Un petit coup de soufflet sur les braises tout justes tiédies par cette heure de repos et le barbecue ne demande qu’à se remettre en route pour treizes nouveaux kilomètres. On court en silence, pratiquement en comptant nos foulées à défaut de pouvoir compter les moutons. La zone de slickrock, la longue ligne droite de Longchamp, les canyons à traverser… Têtes baissées, concentrés sur le faisceau de nos lampes frontales, nous bouffons de la poussière jusqu’à en vomir. On avance, ça monte, ça descend, ça monte… Notre seule occupation consiste à suivre le semblant d’itinéraire et à regarder notre montre… tous les cent mètres… toutes les deux minutes… L’exercice demande une concentration maximale à celui qui sert de lièvre aux deux autres. Pour cela, nous nous relayons régulièrement, un peu à la manière de trois cyclistes partis en échappée lors d’une longue étape du tour de France et qui n’attendent qu’une chose : La flamme rouge synonyme de proches retrouvailles avec notre voiture. Par contre, je ne sais pas si je te l’ai dit, mais ça monte, ça descend, ça monte, ça descend… Les secondes semblent s’égrainer au ralenti. Chaque minute de ce retour compte pour une heure. Chaque centaine de mètres parcourue ici s’échange sur le marché au noir contre un kilomètre… Il est près de vingt-et-une heure lorsque notre voiture met fin à nos souffrances sous les acclamations du public imaginaire… Libérés, délivrés après, de nouveau, deux heures trente au compteur… et fiers du devoir accompli après ces trente-quatre kilomètres parcourus aujourd’hui. On s’était dit qu’on se serait ensuite enquillé un bout de piste pour s’avancer pour demain. Il n’en sera rien ; dame fatigue nous en ayant assez facilement dissuadé. Campement sur le parking du trailhead agrémentée de sa petite douche au clair de lune ! A peine allongés, coma fatiguique ; version du coma éthilique sans alcool pour que la fête soit plus folle. Un peu comme si nos corps nous disaient « Voilà, objectif atteint donc maintenant, arrêtez vos conneries et foutez-nous en veille pendant les huit prochaines heures ! »
Bon, on ne va pas se quitter comme ça... Parlons peu, parlons bien, parlons bilan ! Je sais que celle-là, tout le monde la fait, mais je vais moi aussi y aller de mes quelques réflexions sur Reflection Canyon… La grande question qui tue : Reflection, c’est finalement si dur que ça ? Je vais peut-être mettre à terre un monstre de la mythologie ouest-américaine, mais personnellement, j’ai trouvé que le truc se faisait plutôt bien puisque, sur une bonne partie, nous l’avons faite en courant. A mon sens, dès lors qu’on part avec deux jambes plutôt bien membrées, la quantité d’eau nécessaire et par une température normalement constituée, ça se fait. Je n’irai pas jusqu’à dire qu’on se fait une montagne d’une taupinière mais disons que j’ai connu bien plus éprouvant. Du coup, la réponse à la seconde question que le monde tout entier se pose est oui. Un grand « Oui », même ! Les vingt-huit kilomètres et cinq heures de marche sprtive ne sont qu’anecdotiques comparés à ce seul point de vue mythique que constitue Reflection Canyon. Oui, le niveau bas de l’eau nous a déçu de premier abord mais non, je ne regrette pas une seconde d’y être allé. Après l’avoir fait en courant, je serais même prêt à tenter d’y aller en rampant s’il n’y avait pas d’autre solution… Il était évident qu’il fallait que « j’accroche » ce point de vue d’anthologie à mon palmarès. Je suis heureux que ce soit maintenant chose faite ! Et après être venu ici, je propose qu’après les expressions « Beau comme un camion », « Beau comme un sou neuf », « Beau comme un dieu », nous fassions entrer « Beau comme Reflection Canyon » dans le vocabulaire français. Qui vote pour ?... Résultat du scrutin demain. De toute façon, demain est une autre aventure…